Devant l’édifice de la Maison des journalistes, à Moscou, une quinzaine de sans-abri, ivres pour la plupart, scandent sans trop de conviction : « Kasparov, Kasparov ! »Brandissant des pancartes où est inscrit le nom de l’ancien champion d’échecs Garry Kasparov, ils ont des têtes d’enterrement, ravagées par l’alcool, et il est difficile de leur arracher une seule phrase cohérente.
Que font-ils ici, devant l’édifice où L’Autre Russie, le mouvement politique dirigé par Garry Kasparov, vient d’annoncer sa stratégie en prévision des élections du 2 décembre ?
Pour les journalistes venus assister à la conférence de presse, il n’y a aucun doute : ces personnages chancelants ont été déposés sur le trottoir du boulevard Nikitski en échange d’une bouteille de vodka. « La dernière fois, ils les avaient emmenés en autobus », laisse tomber un témoin de l’événement.
« Ils », c’est-à-dire les hommes du pouvoir, qui tenteraient ainsi de discréditer l’ancienne vedette de l’échiquier et sa coalition politique opposée au régime de Vladimir Poutine.
On ne saura jamais à coup sûr qui a eu l’idée de cette mise en scène et a équipé ces « manifestants » de pancartes destinées à les associer avec Garry Kasparov.
Mais l’incident donne une idée de l’atmosphère dans laquelle s’amorce le dernier mois de la campagne électorale en prévision d’un scrutin au cours duquel les électeurs russes seront appelés à choisir leurs 450 représentants à la Douma - le Parlement russe.
Le vainqueur de ce scrutin est connu à l’avance : depuis qu’il a reçu l’appui de Vladimir Poutine, le parti Russie unie, déjà largement majoritaire, a vu son taux de popularité passer de 54 à 68%. Selon toute probabilité, seul un ou deux autres partis seront en mesure de se classer dans ce scrutin, qui se déroule selon des règles électorales plus restrictives qu’il y a quatre ans à l’égard des petites formations.
Ainsi, dorénavant, seuls les partis ayant obtenu au moins 7% des votes (contre 5% lors des élections antérieures) pourront être représentés à la Douma.
L’appui à L’Autre Russie n’atteint pas ce seuil, mais même si cela avait été le cas, la commission électorale russe a rejeté, il y a un mois, la demande d’accréditation du mouvement de Garry Kasparov - qui n’est donc pas autorisé à participer au scrutin.
Pour protester contre cette décision qu’elle juge contraire à la Constitution, L’Autre Russie appelle donc les électeurs à inscrire son nom en diagonale sur les bulletins de vote, par-dessus les noms des autres candidats. « Les bulletins rejetés nous permettront de mesurer notre appui », a assuré hier Garry Kasparov devant une vingtaine de journalistes.
Le joueur d’échecs et ses alliés comptent sur la présence d’observateurs de quelques petits partis autorisés et sympathiques à sa cause pour comptabiliser ce vote de protestation. Mais ils ne se font pas d’illusions : ils ont peu de moyens pour connaître vraiment la proportion de bulletins rejetés grâce à ses supporteurs.
Le défi lancé au pouvoir ne s’arrêtera pas le 2 décembre, a assuré Garry Kasparov. À l’issue des élections, L’Autre Russie compte créer un « Parlement alternatif », et continuer ainsi à protester contre son exclusion des élections et le caractère de plus en plus « privé » du processus démocratique en Russie.
« Nous sommes contre le monopole du pouvoir », a clamé Garry Kasparov, derrière qui se dressaient deux gardes du corps assurant sa sécurité.
L’Autre Russie forme une coalition disparate qui ne s’entend que sur une chose : la nécessité de mettre fin au régime de plus en plus monolithique de Vladimir Poutine. Son taux d’appui est famélique : moins de 5%. « Nous avons besoin de Kasparov comme du lait d’un bouc », a lancé une femme qui passait devant les « manifestants », hier midi.
La conférence de presse de L’Autre Russie n’a pas eu droit à une seule mention aux bulletins d’information hier soir.