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Une réformiste à New-York City - Partie 2
le mois d’août, ou de l’intense préparation du « sommet du siècle » aux Nations Unies

L’effervescence est totale dans les couloirs de l’ONU : le plus grand sommet de l’histoire de l’organisation approche ; les 170 Chefs d’Etat et de Gouvernements seront là dans quelques jours. La sécurité est à son maximum et les diplomates travaillent nuit et jour, soirs et week ends (et j’en sais quelque chose, pour faire malheureusement partie de ces pauvres esclaves sacrifiés sur l’hôtel de la diplomatie en retard sur son planning). Car le document final, ce texte qui sera fourni à nos dirigeants pour approbation le 14 septembre, est bien loin d’être achevé, ou du moins, bien loin de recueillir le consensus.

mis en ligne le 12 septembre 2005 - 877 visites - 2 commentaires

Partie 2 : le mois d’août, ou de l’intense préparation du « sommet du siècle » aux Nations Unies.

Pourtant, tout semblait bien calme au début du mois et les diplomates, confiants, prédisaient la réussite de cet évènement, marquant le cinquième anniversaire des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD). Que s’est-t-il donc passé, au mois d’août, pour que la machine s’enraille, que le processus stagne, que la peur d’un échec fasse écourter ses vacances à Kofi Annan ?

Le mois d’août aux Nations Unies, cela ressemble aux couloirs de notre Parlement national à la même époque : une sensation de vide, une douce torpeur qui convient parfaitement à la terrible chaleur New Yorkaise.

Les diplomates sont de retours dans leurs contrées respectives, les fonctionnaires internationaux sont à la plage à Long Island, et les stagiaires, nombreux (nous sommes plus de 200 au total) profitent allègrement de l’absence de leurs supérieurs. Seuls les touristes se pressent, toujours nombreux, devant les grilles du beau bâtiment longeant l’East River.

Nous arborons tous fièrement nos bracelets blancs « 2015 plus d’excuses ! » distribués régulièrement par les ONG new yorkaises, témoignage du succès de la campagne mondiale à laquelle participe RESO.

Le document final du sommet de septembre est, depuis déjà de long mois, sur la table des négociations.

C’est le Président de la 59ème session de l’Assemblée Générale, le Gabonais Jean Ping, qui l’a préparé, en collaboration avec les 191 Etats membres. Il en a fourni une nouvelle version à la mi juillet : il s’agit d’un texte d’une trentaine de pages, ambitieux, novateur, courageux diront certains. Un document n’omettant aucun des sujets faisant l’actualité onusienne : les questions de développement bien sûr, mais aussi les droits de l’homme, la sécurité internationale, le « peacebuilding » et la réforme des Nations Unies.

Car l’agenda du sommet a beaucoup évolué depuis son annonce en l’an 2000. S’il s’agissait uniquement, à l’origine, de faire un premier bilan des OMD cinq ans après leur ratification, l’actualité internationale de ces dernières années l’a largement bouleversé.

Car depuis lors, il y a eu le 11 septembre, Madrid et Londres bien sûr, qui ont mis les questions de sécurité au centre des priorités des Etats, mais également les « affaires » relatives aux abus sexuels commis par certains personnels des Nations Unies, et le rapport « Enlarger Freedom » publié en avril 2005 par le Secrétaire Général, qui prône une vaste réforme des Nations Unies.

Le texte fourni par M. Ping témoigne de ces nouvelles préoccupations internationales, mais démontre surtout que l’ONU elle-même a accepté l’idée que le temps d’une profonde réforme était venu.

Dès le mois de juillet, M. Ping a organisé des négociations officieuses sur le texte, auxquelles tous les Etats membres étaient invités à participer.

Ces discussions ont parfois été l’occasion de scènes quelques peu surréalistes, ou d’alliances parfois « contre nature ». On a ainsi pu entendre le représentant de la Syrie expliquer que la définition de la démocratie donnée dans le texte n’était pas assez exhaustive, ou bien encore voir le Pakistan et Cuba « s’allier » pour réclamer une nouvelle méthode de travail.

Cependant une unique question taraudait l’ensemble des négociateurs : « mais où sont les Etats-Unis ? Pourquoi n’interviennent-ils pas alors qu’il est très vraisemblable que de nombreux points du document ne peuvent pas convenir à l’administration actuelle ? ».

Les Etats-Unis absents des négociations, seules quelques délégations isolées (Cuba, Venezuela) exprimaient leur mécontentement à l’égard du projet de document, et l’on semblait s’acheminer vers un large consensus.

Mais, le 1er août au matin ; j’ai senti qu’une ambiance toute différente s’était emparée des Nations Unies : « bad news, very bad news » me dit mon boss à mon arrivée au bureau.

Je cherche ce qui peut déclancher chez ce placide américain une telle mine de dépit : de nouveaux attentats terroristes ? Un autre scandale venant ternir l’image des Nations Unies ? “It’s official, he’ll arrive today”. “He” ? John Bolton bien sûr, le nouveau représentant américain aux Nations Unies.

Certes, on connaissant depuis des mois l’intention de Bush de nommer à ce poste celui qui avait déclaré : « si je devais refaire le Conseil de sécurité de l’ONU, il n’y aurait qu’un seul membre permanent parce que c’est le vrai reflet de la distribution du pouvoir dans le monde » ; mais son arrivée, un mois avant le sommet, a surpris toutes les chancelleries.

Et la réaction de Bolton au projet de document n’a pas tardé à se faire connaître : 750 amendements, pas un de moins, ont été proposés par la délégation américaine le 11 août.

Et il ne s’agit pas d’amendements mineurs, mais bien d’une totale remise en question des engagements internationaux pris par nos dirigeants ces dernières années. « The Bush administration has declared war on the world » titrent certains journaux.

John Bolton refuse bien entendu toute référence au problème du changement climatique et au protocole de Kyoto, ou bien encore à la Cour Pénale Internationale. Mais il souhaite également voir supprimée la référence à l’objectif de 0,7% d’allocation du PNB des pays industrialisés à l’aide publique au développement : « The US do not accept global aid target », souligne Bolton, ce qui a au moins le mérite de la clarté...

Mais surtout, ce que la délégation américaine veut voir disparaître du texte, c’est la référence même aux OMD, qu’ils jugent « peu clairs et mal définis ».

Les ONG, inquiètent de cette nouvelle offensive de la diplomatie américaine, multiplient alors les interventions médiatiques pour dénoncer « la tentative des Etats-Unis d’affaiblir la déclaration du sommet » (Nicola Reindorp, Oxfam, 31 août).

Le Secrétaire Général lui-même, écourtant ses vacances de peur de voir les négociations achopper, est monté au créneau pour défendre la référence aux OMD : « ces objectifs forment la base du pacte mondial entre les pays développés et les pays en voie de développement (PVD). Certes nous ne parviendront sans doute pas à les atteindre, mais ils constituent un formidable catalyseur pour une action globale » (déclaration du 31 août 2005).

Cependant, c’est un Kofi Annan bien affaibli qui tente de soutenir le processus de négociations sur le projet de document final.

Car une autre « bombe » a secoué les Nations Unies cette semaine : la remise, par la Commission Volcker, du rapport sur le programme « Pétrole contre nourriture ».

Et la nouvelle est tombée comme un couperet : le rapport est accablant, le programme a donné lieu à des comportements de corruption à grande échelle, y compris au sein du Secrétariat et des différentes agences onusiennes.

Les fonctionnaires internationaux sont sous le choc, et les plus terribles rumeurs circulent sur une possible démission du secrétaire général. Mais Kofi Annan, s’il ne peut pas se dire appuyé par l’Administration américaine, loin s’en faut, dispose cependant d’un solide soutien : un staff de 7000 personnes, qui font bloc derrière le premier d’entre eux.

Ainsi l’adorable réceptionniste de mon bureau, qui travaille aux Nations Unies depuis 23 ans, ne pouvait retenir ses larmes devant les premières lignes du rapport Volcker. Et de fait c’est un Kofi Annan pale et affaibli, la voix tremblante, qui a remercié, devant le Conseil de Sécurité, la Commission Volcker pour son rapport : « ce qui est écrit ici est très douloureux pour nous tous, moi le premier, et prouve que la famille des Nations Unies est malade. Je pense que le sommet de la semaine prochaine est une occasion unique, pour nos dirigeants, de mettre en œuvre la réforme des Nations Unies que je prône depuis des mois ».

Car Kofi Annan veut faire de cette réforme son « bébé », son héritage, ce dont la postérité se souviendra à propos de ses deux mandats ; et un échec du sommet serait avant toute chose un revers personnel pour lui.

Mais justement, nos dirigeants vont-ils parvenir à un accord sur le texte de document final ? A l’heure où j’écris ces lignes, trois jours avant le début du sommet, les diplomates négocient toujours d’arrache-pied, et les Etats-Unis n’ont fait que très peu de concessions.

Or les grands perdants risquent d’être les pays en voie de développement, à qui la première version du texte de M. Ping était largement favorable. Peut-être les évènements de ces deux dernières semaines vont-ils faire infléchir la position américaine ? Car beaucoup prédisent que la tragédie de l’ouragan Katrina pourrait constituer une chance, pour les PVD, de convaincre le gouvernement américain en ce sens : après tout, Katrina n’a-t-il pas démontré les ravages du changement climatique, mais aussi la nécessité d’améliorer les conditions de vie des plus démunis ?

L’enjeu est donc désormais de savoir ce qui, des questions de sécurité ou de développement, va l’emporter lors des négociations.

Il est d’ailleurs curieux d’observer à quel point, le sommet approchant, le ton des négociations a évolué. Le courtois langage diplomatique a laissé place au franc-parler, de la part des ambassadeurs eux-mêmes. Nous sommes entrés de plein pied dans le jeu des concessions : « tu me donnes un peu sur l’aide au développement, et je te donne un peu sur la bonne gouvernance et la lutte contre la corruption ».

D’ailleurs la publicité américaine ne s’y trompe pas : dans son dernier spot télévisé, Continental Airlines reproduit une négociation de l’Assemblée Générale où les diplomates semblent être sur le point de s’entretuer, jusqu’au moment où un commandant de bord monte au pupitre pour faire une proposition qui provoque les hourras de la salle : « does anybody want a ride home ? »

Il ne nous reste qu’à espérer que nos dirigeants ne rentreront pas « à la maison » avant d’être parvenus à un accord, sur un texte qui peut augurer des priorités à donner dans la lutte contre la pauvreté et de l’avenir du multilatéralisme onusien pour les décennies à venir.

Lire la partie 1

La campagne de Réso "2005 plus d’excuses"

La campagne Sida de Réso "Une promesse est une dette"


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